Raté

Elle sentit la voiture s’arrêter puis le moteur fut coupé. Les yeux bandés depuis le début du trajet, elle ignorait où elle se trouvait mais elle avait confiance en son guide. Ensemble depuis des années, complices dans la vie comme dans l’intimité, ils vivaient intensément. Il savait préparer des surprises. Elle le suivait dans ses délires. Que lui avait-il préparé aujourd’hui ?

Elle l’entendit sortir de la voiture puis la portière à côté d’elle s’ouvrit. Il l’invita à l’extérieur et une fois le véhicule clos, il l’amena avec douceur et tendresse le long d’un chemin. Il faisait frais en ce début d’été mais la jupe et le chemisier suffisaient à la protéger du léger vent. La chaleur montant dans son corps contrebalançait la température tombant en ce début de nuit.

Elle reconnut le bruit d’une clenche puis perçut le grincement d’une porte. L’arrêt du vent lui annonça qu’elle se trouvait dans un bâtiment. Un claquement indiqua le retour d’une intimité propice à des jeux plus intimes. Elle sourit. Il retira le bandeau et elle put observer son environnement.

Elle vit d’abord l’homme en face d’elle, debout, qui la déshabillait des yeux. Grand, aux yeux verts, musclé mais pas trop, propre, soigné, bien habillé, il était tout ce qu’elle aimait. Le reste de la pièce éclipsa totalement son locataire : un dessus de lit marron en laine, des murs oranges, une moquette grise, un bruit d’eau indiquant une fuite dans la salle de bain mitoyenne. Elle regarda le locataire puis son compagnon, qui la maintenait toujours tendrement par les hanches.

– Elle est à vous, annonça-t-il avant de se reculer.

Le regard de la femme passa de son compagnon au nouveau joueur. Elle cligna plusieurs fois des yeux, surprise. Le locataire ne cachait pas son plaisir. Un vrai sourire se dessinait sur son visage.

– Approche, chienne, lança-t-il.

Elle ne bougea pas pour se tourner vers son compagnon.

– Tu lui obéis comme à moi, précisa-t-il.

Autant la voix du locataire avait été nette, précise, claire, limpide, autant celle de son compagnon manquait d’assurance. Il était mal à l’aise. Elle regarda de nouveau le locataire. Il attendait qu’elle s’exécute sans s’énerver ou hurler. Un bon point pour lui. Sans lâcher son compagnon des yeux, elle fit un pas vers le nouveau joueur avant de s’arrêter. Elle leva les yeux sur l’inconnu qui attendait toujours patiemment.

– Ce n’est pas contre vous… vraiment pas, assura-t-elle. Benad.

Comment son compagnon réagit-il en l’entendant prononcer le safeword ? Elle eut beaucoup de mal à le savoir car une quantité d’émotions passèrent sur son visage. Surprise, incompréhension, stupeur, colère, peur, angoisse se succédèrent mais elle fut ravie de finalement y lire du soulagement.

Elle attrapa le bras de son compagnon et l’entraîna dehors. L’inconnu ne s’interposa ni en geste ni en mot. Il resta dans la chambre, peu désireux de s’interposer dans la dispute à venir.

L’extérieur était aussi pourri que l’intérieur. Un motel crasseux au bord d’une autoroute. Elle se désintéressa rapidement du décor pour se concentrer sur son compagnon.

– Pourquoi ? interrogea-t-elle.

La question le prit de court car il comptait poser la même.

– Tu m’as toujours dit que tu ne voulais pas me partager ! continua-t-elle.

– N’est-ce pas ton fantasme ? Être prise par plus d’un homme ?

– Pas si cela doit te déplaire !

– J’ai monté cette scène ! répliqua-t-il. Comment ne pourrait-elle pas me convenir ?

– M’imaginer dans les bras de cet homme te faisait plaisir ? Tu bandais en pensant à ce qu’il allait me faire ? Ou bien avais-tu envie de fuir en m’embarquant avec toi, non sans lui avoir mis ton poing dans la figure… ce qui aurait été idiot vu sa carrure, soit dit en passant.

Il se figea, ouvrit et ferma plusieurs fois la bouche avant de finalement choisir l’honnêteté, sur quoi leur relation reposait avant tout.

– Le poing dans la gueule, admit-il.

– Ce n’est pas parce que c’est mon fantasme que je souhaite le voir assouvi ! s’exclama-t-elle.

– Tu adores lire des textes érotiques et regarder des vidéos porno mettant en scène une femme avec plusieurs hommes.

– Ça m’excite, ce qui me rend encore plus chaude pour toi…

– Je ne critique pas ! se défendit-il. Je pensais juste que cette soirée te plairait.

– T’es-tu demandé si elle te conviendrait ? dit-elle en insistant sur le « te ».

– Je veux t’apporter du plaisir, précisa-t-il. Tu te donnes à moi ! Je souhaite te rendre tout le bonheur que tu me donnes.

– J’aime être ta chienne, indiqua-t-elle en insistant de nouveau sur le « ta ».

– Mais tu as horreur des hommes jaloux et possessifs, tu n’as de cesse de le dire !

– Nous sommes ensemble depuis dix-sept ans. Crois-tu que je serais encore là si je ne t’aimais pas malgré ça ? J’aime t’appartenir et n’être qu’à toi. Et si je rêves de temps en temps que ça n’est pas toi qui me touche, est-ce si grave ? N’as-tu jamais imaginé tenir entre tes mains une de tes actrices préférées en lieu et place de ma petite personne ?

Il grimaça. Naturellement qu’il l’avait déjà fait !

– Je t’aime et jamais je ne ferai passer mes envies devant ton bien-être. Et puis, c’est quoi cet endroit miteux ? accusa-t-elle. C’est toi qui a choisi le lieu de rendez-vous ?

– J’ai tout pris en main, y compris l’intervenant extérieur, précisa-t-il en désignant la porte close de la chambre.

– Il a l’air très bien, vraiment, assura-t-elle.

Il sourit, heureux malgré tout du compliment.

– Toi et moi aimons notre petit confort. Nous avons l’habitude d’aller dans des hôtels magnifiques, quitte à ne se payer ce petit luxe qu’une nuit par an. Te rends-tu compte qu’en choisissant ce motel minable, tu as prouvé que tu n’avais aucune envie d’être là ?

Il regarda autour de lui. Il ne pouvait nier que l’emplacement était déplorable et très éloigné de ses goûts.

– Merci, dit-il en la regardant dans les yeux. Merci d’avoir dit le safeword à ma place, précisa-t-il.

Elle sourit, lui prit tendrement le visage puis l’embrassa avec douceur afin de le rassurer. Elle le sentit brusquement vulnérable. Il venait d’admettre sa détresse face à une situation qu’il avait pourtant lui-même mise en place.

– Je vais lui parler, dit-elle en désignant la porte de la chambre du motel.

Il hocha la tête, un mouvement empli de remerciements muets. Il ne se voyait pas faire face à cet homme dans ce moment d’extrême fragilité. Elle entra dans la pièce et ferma derrière elle. Il n’avait aucun doute sur les intentions de sa compagne. Sa confiance en elle était totale. Quant à l’autre homme, il ne doutait pas de sa capacité à accepter la situation sans heurt ni violence. Les nombreuses conversations lui permettaient d’avoir foi en cet inconnu.

– Soyez assuré que l’annulation de la soirée n’a rien à voir avec vous, dit-elle une fois seule avec l’inconnu dans la chambre.

– Il n’est pas prêt, comprit aisément le locataire.

Elle sourit. Pour qu’il ait saisi que le problème venait du maître et non de sa soumise, cet homme devait effectivement être expérimenté.

– Je suis navrée que vous vous soyez déplacé pour rien, ajouta-t-elle.

– Ce n’est pas grave, assura-t-il.

Il mit sa veste en jean et se dirigea vers la porte. Lorsqu’il passa devant elle, cependant, il s’arrêta. Elle ne bougea pas et ce malgré la proximité physique. Elle resta bien droite, fière et sûre d’elle. Elle le regarda dans les yeux et n’y lut aucune forme d’agressivité.

– J’aimerais quand même vérifier quelque chose, précisa-t-il.

Elle ne trembla pas, ne frémit même pas non plus. L’inconnu faisait une bonne tête de plus qu’elle mais elle ne montrait aucune défaillance. Elle n’était pas du genre à se laisser marcher sur les pieds.

– Je vous jure qu’il n’y aura strictement rien de sexuel, dit-il.

Elle écouta attentivement sans sursauter, imprimant chaque mot avec soin.

– À genoux, ordonna-t-il d’une voix douce, sensuel et d’un ton calme, posé mais ferme.

Elle ne lâcha d’abord pas son regard, le défiant. Elle n’aimait pas qu’on la soumette de force.

– Rien de sexuel, promit-il de nouveau. Laissez-vous simplement porter, s’il vous plaît.

Un frisson l’envahit de la tête aux pieds. Cet homme savait comment la faire réagir. Elle sentit une chaleur monter dans son ventre. Elle sourit, ses yeux fixant toujours ceux de son opposant dans ce bras de fer qu’elle avait déjà perdu. Une grande inspiration et son regard perdit toute trace de provocation. Son visage redevint neutre. Elle baissa les yeux et s’apprêta à s’agenouiller selon ses volontés. D’un geste gracieux, il plaça sa main droite sous son menton et lui sourit en la maintenant debout.

– Merci, j’ai ce que je voulais. C’est vraiment dommage que votre époux ne soit pas prêt à vous partager.

Elle sourit timidement. Il se détourna et en clignement d’œil, elle se redressa, reprenant prestance et assurance. Elle le regarda s’éloigner, rentrer dans sa voiture et partir. Elle ne pouvait s’empêcher d’afficher une moue dégoûtée. Elle se reprit. Pourquoi avoir des regrets ? Elle avait tout ce dont elle avait besoin à disposition jour et nuit !

Elle sortit, retrouvant son compagnon adossé à un mur sale du motel. Elle se plaça devant lui.

– Ça serait dommage de perdre une chambre que tu as payée.

Il leva les yeux sur elle et son visage affligé se couvrit d’un sourire timide.

– Qu’est-ce qu’il a fait ? demanda-t-il.

– Rien, répondit-elle. J’ai envie de toi, c’est interdit ? Tu m’avais promis une super soirée et je tiens à ce que tu honores ton serment.

Il lui lança un regard accusateur.

– Bon, ok, il m’a chauffée mais simplement par des mots. Il ne m’a pas touchée, je te le jure !

Il sourit pleinement avant d’attraper la main de sa partenaire pour l’emmener dans la chambre, bien décidé à faire oublier à sa compagne le raté initial.

5 commentaires sur “Raté

  1. Myhrisse a vraiment le chic pour désarçonner son lecteur !
    Certes, le titre annonçait clairement que l’affaire prévue serait ratée et elle le fut.
    Mais le titre n’annonçait pas le succès complet, total, de l’amour entre la soumise et le Maître, ni leur parfaite entente fondée sur une connaissance mutuelle très fine.
    Le tiers est beau joueur, connaisseur et compréhensif, cela facilite l’arrivée du dénouement : il n’y a pas de tragédie à gérer.
    Une très belle histoire d’amour dans le monde D/s !

  2. « Benad » !?
    C’est original comme safeword…
    Le mien tient en une syllabe :
    « Pink »…
    Parfois il a été mal prononcé, confondu avec
    « Pique » !😮
    Il faut que je signe à en changer !😉

      1. Oui, mais quand elles ou ils comprennent « pique » c’est pas gagné !🤺🦂🦟🌵
        Donc j’envisage « mauve » qui fonctionne en français comme en anglais…
        J’aime bien les couleurs douces…

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