Qui ne serait pas outré d’être jugé par rapport à son sexe, son âge, sa couleur de peau, ses opinions politiques ou sa religion ?
Ces préjugés ne viennent pourtant pas de nulle part. C’est nous qui les véhiculons, nous tous, vous, moi, tout le monde, à travers nos mots, nos regards, nos gestes, nos décisions.
Nous avons tous une part de responsabilité.
Cependant, certains en ont plus que d’autres : ceux dont les mots portent.
Car tant que ces gestes sont privés ou réservés au bar du coin devant une bière ou un café, leurs effets sont modérés sur la société.
Aujourd’hui, le bar a grandi. Il est devenu accessible à tous. Sur Internet, chacun donne son avis et les mots peuvent être lus à grande échelle.
Vous me direz : pourquoi nous racontes-tu ça ? Rassurez-vous, il y a un lien avec le BDSM, le voici, le voilà.
En lisant des romans ou des BD érotiques BDSM (j’en ai lu pas mal ces derniers temps), je me suis rendue compte qu’ils véhiculaient de nombreux clichés. Les films – romance, érotique ou porno – ne sont guère mieux.
Dans ces œuvres (papier ou vidéo), les pratiquants du BDSM sont tous jeunes et beaux – hommes comme femmes. Absence de surpoids, absence de cellulite, absence de seins tombants, des érections fortes, dures et fréquentes.
Les dominants lisent dans les pensées des soumises. Ils sont tous parfaits, ne se trompent jamais. Ils sont riches et à la tête de leur propre entreprise ou de brillants étudiants d’école de renom voués à devenir PDG de multi-nationales. Ils maîtrisent sur le bout des doigts le shibari, le maniement du fouet et sont capables d’amener leur partenaire à l’extase d’un simple regard.
Les soumises sont belles, ne doutent jamais, ont toujours envie, ne sont jamais malades et jouissent d’un souffle. Elles sont généralement insignifiantes au début de l’histoire et deviennent quelqu’un grâce au BDSM.
Triste constat.
Quelqu’un découvrant le BDSM via un de ces supports pourrait faire culpabiliser, amener les candidats à ne pas se reconnaître et finalement fuir au lieu de s’épanouir dans ce milieu complexe. En effet, l’idée de laisser s’exprimer sa nature dominante ou soumise dans ces conditions m’apparaît difficile.
Où sont les gens normaux ? Les fonctionnaires, les ouvriers, les agriculteurs, les artisans, les artistes, les retraités, les chômeurs ? N’auraient-ils pas le droit eux-aussi de pratiquer le BDSM ? Celui-ci serait réservé à une élite ?
Même sur les réseaux sociaux, les pratiquants du BDSM ne montrent que ce qu’ils veulent montrer : des séances parfaites, en noir et blanc, des moments idéaux, des montages, des lumières bien dosées. Cela ne risque-t-il pas de culpabiliser la masse pour laquelle les interactions ne sont pas idylliques (un matériel qui se casse, un légo sournois sous une plante de pied, un vomi de chat ou un pipi de chien, une livraison inattendue, un mousqueton roulant sous le sommier, une coupure de courant, la jumelle introuvable d’une entrave) ?
Comment oser découvrir quand on doit atteindre un tel niveau de perfection ? Comment choisir le bon partenaire avec un tel niveau d’exigence ? Comment monter une relation longue malgré les défauts de l’autre, les petits échecs du quotidien bien normaux mais en opposition avec l’image véhiculée par les médias ? Comment ne pas être tenté d’être ultra-consumériste dans sa démarche de recherche de partenaires ? Comment ne pas risquer de se perdre dans les apparences, d’oublier de se chercher soi-même, de finir par devenir cet avatar que nous utilisons pour chasser la créature idéale. Le danger est de fusionner définitivement avec notre masque endossé pour se fondre dans la société.
Dans les films, les livres, les fils de discussion, pas de dispute pour savoir qui sort la poubelle, chez qui on passe Noël, les copains trop présents, les shoppings trop onéreux, le vidage du lave-vaisselle, les poils dans le bac de douche, le rebouchage du tube de dentifrice ou le papier toilette dont une seule feuille est laissée, le désaccord pédagogique vis à vis de la progéniture, comme si un mode de vie BDSM immunisait contre ces soucis du quotidien.
Et moi-même, dans mes écrits, quelle image est-ce que je donne du BDSM ?
Certes, mon blog indique clairement que je travaille pour l’État. Et je vous le dis tout de suite, je ne suis ni jeune, ni un canon. J’ai des bourrelets, je ne me rends jamais dans une salle de sport et je n’ai pas envie de sexe en permanence.
Sauf que mon blog attire peu. Mes histoires, en revanche, sont davantage compulsées. Alors quid de l’image que je véhicule du BDSM dans mes récits imaginaires ?
Mes dominants sont-ils toujours beaux, jeunes, riches et puissants socialement parlant ? Force est d’admettre que majoritairement, oui. Naturellement, certains de mes écrits n’indiquent pas le niveau social des protagonistes ou proposent des dominants à faibles revenus et aux job classiques mais ils sont rares.
Mes soumises sont-elles toujours partantes ? Euh… oui, à une ou deux exceptions prêt. Tombent-elles malades ? Euh non. Jamais.
Mes couples se disputent-ils sur des bêtises du quotidien ? Non, jamais.
Alors bien sûr, le but est de fantasmer mais difficile de s’approprier l’histoire, de s’identifier aux personnages lorsqu’ils sont si éloignés de nous. Difficile pour les véritables pratiquants du BDSM de dire « Nous sommes des gens réels » quand les histoires qui les mettent en scène sont toutes extraordinaires.
Vais-je changer pour autant ma manière d’écrire ?
Je ne sais pas. Peut-être, au lieu de ne rien dire, vais-je donner le métier des protagonistes et en faire des gens communs. Ça ne change pas grand-chose et pourtant, peut-être cela serait-il un bon début…
Se plaindre que le monde est pourri, c’est bien. Tenter de le changer, c’est mieux, non ?
« Moi c’est moralement que j’ai mes élégances. Je ne m’attife pas ainsi qu’un freluquet, mais je suis plus soigné si je suis moins coquet. » Cyrano de Bergerac, Edmond Rostand
Pour rebondir sur la citation finale, les marins contrapétistes (ceux qui aiment décaler les sons) signalent parfois que la morale a des qualités…
Sur le fond de l’article : il est très difficile d’écrire, que ce soit une nouvelle, un roman, etc. Et plus c’est court, plus c’est difficile de trouver le bon mot, la bonne expression…
Qu’est-ce qui ne change guère d’un auteur à l’autre d’histoire BDSM ? Le fond de l’histoire est commun : la relation D/s et son déroulement. Elle se déroule dans un cadre qui varie finalement assez peu : le donjon auquel on arrive tôt ou tard, son mobilier plus ou moins standard. Les scénarios, qui vont du simple bondage aux tortures les plus extrêmes, brodent sur la même trame.
Ce qui change – comme au théâtre de boulevard où le fond de l’histoire est souvent le même-, c’est la mise en scène, c’est la manière de relater la vie – ou les séances -, avec une approche psychologique différente selon les auteurs, et une manière de fouiller et d’exprimer avec plus ou moins de bonheur le ressenti des protagonistes. C’est aussi l’intégration dans la vie quotidienne : les esclaves « 24/7 », comme diraient les Américains, sont sans doute peu nombreux (heureusement !), et le plus grand nombre tâche de concilier une relation privée, parfois adultérine, avec une vie professionnelle et familiale « normale ».
Les histoires se ressemblent d’autant plus que les auteurs et autrices sortent rarement de ce carcan, ne proposent que rarement des protagonistes vieux, laids, pauvres, aux vies normales.
Bien sûr, malgré les ressemblances, chaque auteur et autrice apporte sa « patte » personnelle, sa façon d’écrire, de décrire tant les scènes que les émotions mais je trouve qu’une certaine uniformité règne, là où la réalité me semble bien plus complexe.
Mais moi je veux du rêve !
Si je suis vieux, laid et pauvre, je ne crois pas qu’une histoire de vieux, laids et pauvres va me passionner ? Je vais préférer une histoire de jeunes, beaux et riches ! Sortir de mon quotidien. Rêver. Toutes les petites filles aiment les histoires de princesses belles et riches ? Ne changez rien Myhrisse, continuez à nous faire voyager comme ça !
Vous n’êtes pas le premier à me le dire. J’avais peur d’être trop conformiste, d’exclure des gens mais apparemment, mes craintes sont infondées. Merci à vous de me rassurer !
Myhrisse :
J’ai découvert votre œuvre par le biais de Roxane, vous le savez…
Personne n’est ni beau ni laid ; certains sont évidemment riches, d’autres peut-être beaucoup moins.
Votre texte ici est très long, donc il est difficile de tout commenter, juste un ou deux points :
Vos soumises tombent-elles parfois malades ? Oui, en un sens Roxane devient très malade à Paris si je me souviens bien…
Albert n’est pas un Apollon, Louis non plus, Nicolas probablement. Les autres je n’en parle pas, ils existent mais n’importe en pas dans ce message.
Bref, souvent, quand on me demande à quoi peut ressembler une évolution dans le BDSM, où chaque personne comprend et admet les désirs et limites de l’autre, je renvoie au chapitre 1 de Roxane…
Merci pour toute votre œuvre, blog et histoires.
Bonne nuit, respects à votre Maître.
Merci beaucoup Xavier pour vos mots rassurants et encourageants. Merci pour la publicité que vous me faites. Elle me va droit au coeur.
Il est vrai que je décris peu mes personnages. Roxane préférant se vautrer dans le canapé à jouer aux dames plutôt que courir, on peut la supposer en surpoids et Albert est vieux (tout est relatif, je vous l’accorde).
Toutefois, majoritairement, mes personnages sont jeunes, beaux, riches, influents. Tant mieux si cela convient à tout le monde. Je vais continuer 😊
J’ai toujours dans mon esprit la Roxane du tout début, crapahutant de lac en lac pour ses recherches…
Je l’imagine mince, plutôt musclée.
15 ans plus tard j’ai du mal à m’en faire une image, mais hormis son épisode autodestructeur, je n’arrive pas à la voir en surpoids.
C’est une championne, une passionnée par tous les aspects de sa vie.
Je l’admire pour cela, et j’admire Mr Albert Mead de l’aimer à ce point-là.
C’est un des récits BDSM les plus riches et enrichissants que j’ai pu lire. Merci encore !
Moi, je l’imagine en surpoids mais je décris volontairement peu voir pas mes personnages, afin que chacun puisse imaginer ce qu’il veut et s’évader, s’approprier mes oeuvres comme il l’entend. Je ne veux enfermer personne alors sentez-vous libre d’imaginer les protagonistes selon votre volonté.
Merci beaucoup pour vos mots qui me touchent !
Je complète : j’ai découvert le monde du BDSM (essentiellement B et M) il y a 15 ans environ.
J’avais 43 ans, lui 53…
C’est un maître lieur. On a discuté de nombreuses heures avant que j’ose franchir la porte étroite. Il a été plus que parfait. La première séance il m’a juste noué les deux gros orteils ensemble…
Fulgurance dans le cerveau, explosion de dopamine, d’endorphines, d’adrénaline…
La suite a pris son temps.
Je suis soumis (mais pas esclave) dans l’âme ; il n’est pas Domi, mais il sait trouver les points sensibles, qui me font pleurer de bonheur, et crier, sauf quand je suis bâillonné évidemment🤐
Merci encore pour tous vos textes, Madame Myhrisse !
Merci à vous de lire, de commenter et d’apprécier 🙂
Je vous souhaite beaucoup de bonheur !
C’est vrai quand je lis une histoire, un texte, le but est surtout de m imaginer dans un autre monde. De lire un texte qui est la copie de ma vie réelle ne va pas beaucoup m intéresser. La lecture est faite pour s informer ou se distraire je trouve.
Alors continues à écrire comme tu le fais que nous prenons toujours autant de plaisirs à te lire
Merci à tous de me rassurer. Je vais poursuivre alors, sans rien changer. Merci beaucoup pour vos commentaires qui me rassurent beaucoup !
on est comme on est beau laid riche pauvre. que l’on soit jeune ou vieux. que la personne que l’on aime et plus ou moins d’age de nous ça n’a pas d’importance.
Bien sûr que ça n’a aucune importance. D’où mon questionnement ! Si dans la vraie vie, cela n’a pas d’importance alors pourquoi, dans les livres, les gens sont-ils toujours jeunes, beaux, riches et intelligents ? Les lecteurs précédents disent qu’ils préfèrent rêver et donc ne pas être confronté à des vieux, des laids et des pauvres. Et vous ?