Kaimook ne mangeait pas. Son assiette fumait devant elle mais elle n’avait pas faim. Elle avait passé tout l’après-midi, un sourire ravi sur le visage. Elle le portait toujours face à ce plat auquel elle ne touchait pas.
– C’était quoi, la solution trouvée par la commission ? demanda Baharn. Je ne sais pas si ça a fonctionné. Tu as le sourire mais tu n’es pas plus bavarde.
Kaimook gloussa.
– Ils m’ont envoyé un chat.
– Un… Ah, d’accord. C’était bien ?
Sans lui laisser le temps de répondre, il continua :
– Forcément que oui, ce sont des experts. Je suis… hum… ravi pour toi.
Kaimook rougit de la tête aux pieds en baissant les yeux. C’était peu dire qu’elle avait aimé. Elle recommencerait volontiers. Dommage que Baharn ne soit pas volontaire. Si elle devenait chatte, est-ce qu’elle aurait le droit de coucher de nouveau avec…
– Je ne lui ai même pas demandé son nom ! se rendit compte Kaimook.
Baharn ricana en retour. Kaimook en mourut de honte. Comment avait-elle pu ne même pas lui demander son nom ? Quelle impolitesse ! Elle avait profité sans s’intéresser à lui. Elle trouva cela égoïste. La culpabilité la rongea de l’intérieur.
– Si tu deviens chatte, m’est avis que peu de clients te demanderont ton nom, indiqua Baharn.
Kaimook leva les yeux vers lui. Il n’y avait aucune trace de jugement dans son regard. Le simple énoncé d’un fait.
– Sulawan a rencontré beaucoup de gens différents lors de son errance, indiqua Baharn. Des chats en faisaient partie. C’est tout ce qu’ils étaient : des chats. Aucune identité. Je crois que ça leur convenait très bien. Cet anonymat.
Kaimook plissa les paupières. Cela avait du sens. Ça ne serait pas Kaimook qui se donnerait à tous ceux qui la réclameraient, mais la chatte. L’animal en elle. Elle sourit.
Le chat aurait-il seulement apprécié qu’elle lui demande son nom ? Cela n’aurait-il pas été trop intrusif ? Trop personnel. Trop intime. Kaimook dut admettre que cela lui donnait à réfléchir.
– Tu vas partir, alors ? demanda Baharn.
– Je ne sais pas, admit Kaimook. Je ne veux pas que ça te crée des problèmes.
– Je te remercie de ta sollicitude mais je suis capable de me débrouiller sans toi.
Kaimook baissa les yeux, une tristesse l’envahissant. Baharn se leva et contourna la table pour venir s’asseoir dessus, à côté de Kaimook. Il lui prit les mains et les caressa avec tendresse. Elle croisa son regard.
– Je t’adore, précisa-t-il. Tu es une personne merveilleuse. Tu te donnes sans compter. Quatre ans de vie commune sans la moindre dispute. Je n’ai aucun reproche à te faire. Pas le moindre. Bien sûr que tu vas me manquer.
Kaimook laissa la larme couler sur sa joue.
– C’est justement parce que je t’apprécie que je te laisse partir. Je veux ton bonheur.
– Et moi le tien.
– J’ai tout ce qu’il me faut, assura-t-il.
– Sans moi, l’équilibre va s’effondrer.
– Sulawan aura intérêt à apprendre vite, en conclut Baharn. Il ne t’arrivera pas à la cheville, évidemment !
Kaimook sourit.
– Mais il fera de son mieux et c’est tout ce qui compte. Les points monteront moins vite. Les gains seront plus longs à obtenir. Ça sera différent. Je sais déjà que Sulawan aime se rendre au marché. Certains de nos produits seront vendus là-bas et pas au CRA. Je sais que cela te tenait à cœur mais tu sais que moi, je m’en fiche. Tant que ça sert à la communauté…
Kaimook hocha la tête.
– Nous trouverons un autre équilibre, avec Sulawan, assura Baharn. Tu peux t’en aller l’esprit serein. Si c’est ce que tu veux…
– Je n’en sais rien, admit Kaimook.
– Il est toujours plus facile de rester sur place que d’avancer.
– De se complaire dans la médiocrité que de changer pour s’améliorer, termina Kaimook à sa place.
Phrases apprises par cœur en cours de morale, au CEF.
– Si tu penses que c’est ta voie…
– Je ne sais pas, insista Kaimook, la tristesse cédant la place à la colère. Comment pourrais-je le savoir ? Le psy a l’air sûr de lui. J’ai aimé l’interaction avec ce chat mais est-ce que ça prouve quoi que ce soit ? Est-ce que je ne risque pas de tout quitter pour une lubie passagère ?
– Ce n’est pas définitif, répliqua Baharn en haussant les épaules.
– Qu’en sais-tu ?
– Aucune participation n’est définitive, rappela-t-il. Tu as le droit de changer n’importe quand. La preuve : tu quittes cette participation et personne ne t’en empêche. Les errants en sont la preuve. Ils ont quitté leur participation pour… ne rien faire. Ils errent, à la recherche de leur avenir, d’eux-mêmes.
– Sulawan a demandé à rester ici ?
– Il a mentionné cette ferme comme un endroit très agréable, dit Baharn. Le central lui a déjà évoqué la possibilité de s’installer ici, sans ta présence, et il a pris la nouvelle avec un grand enthousiasme. Il était tisseur, avant. Il a déjà travaillé dans des fermes sans s’y plaire. C’est aussi beaucoup une question de personne, tu sais. On peut aimer être fermier et pas les gens avec qui on se retrouve obligé de travailler. Alors on quitte tout pour devenir errant. Jusqu’à tomber sur l’élu.
Beaucoup d’errants mouraient, de faim ou de soif. De nombreuses rivières demeuraient polluées. Tout étant surveillé par le central, aucun vol n’était possible. Les errants devaient proposer leurs services en échange d’eau et de nourriture. De nombreux fermiers refusaient. Une bouche à nourrir en plus dépassait souvent leur capacité. Devenir errant restait un choix dangereux. Mieux valait rester sur place et serrer les dents.
– J’ai peur, admit Kaimook. De ne pas être à la hauteur. De décevoir. D’être déçue, aussi. Après tout, ce chat avait pour devoir de me donner du plaisir. Est-ce que j’en prendrai à sa place ?
– Tu préfères donner ou recevoir ? demanda Baharn.
– Donner. Et ils me l’ont interdit.
– Comment ça ?
– Le chat. Il n’a pas joui en ma compagnie. Il est parti sans l’avoir fait.
– Ah bon. Pourquoi ?
– Pour me frustrer, je suppose.
– Pour te faire sentir ce dont tu as besoin, au fond de toi, proposa Baharn. Tu as besoin de donner.
– J’ai aussi besoin de recevoir, répliqua Kaimook.
– Mais donner est plus important, plus impérieux.
– Oui, admit Kaimook.
– Le chat a-t-il dit qu’il ne jouissait jamais ?
– Non.
Pour toute réponse, Baharn lui lança un clin d’œil.
– Préviens-moi avant de partir.
– Bien sûr.
Elle ne comptait pas s’en aller comme une voleuse. Elle ne dormit pas de la nuit, restant éveillée à regarder le ciel sombre. Le lendemain, elle faisait ses adieux à Baharn. Peut-être serait-elle de retour dans cinq jours, si son début de formation se passait mal. Si elle découvrait détester ça. Cela restait possible, après tout.
Le central la reçut dès son arrivée malgré l’heure non prévue de confession. Il lui indiqua la direction. Le train de marchandises s’arrêta pour elle. Une porte se dégagea. Elle entra et s’harnacha. Le véhicule bondit. Kaimook s’obligea à se détendre mais son corps fébrile voulait bouger. Elle reçut de l’eau à volonté mais aucune nourriture. Elle avait prévu le coup en mangeant un copieux petit-déjeuner.
Enfin, le train s’arrêta. Heureusement, le CEF ne se trouvait pas à côté. Encore de la marche. De quoi éliminer son trop-plein d’énergie. Elle parvint au CEF à la nuit tombée. Les portes ne s’ouvrirent pas. Des tentes permettaient d’accueillir les arrivants tardifs. Toutes vides. Kaimook s’installa dans l’une d’elle. Après la nuit blanche précédente, dormir ne fut pas difficile, même si elle n’appréciait guère de se reposer seule. Elle avait toujours dormi avec Baharn, au CRA, au CEF puis à la ferme. Son absence lui pesa. Ils vivaient ensemble depuis toujours. Tout était si facile avec lui !
Ses rêves tournèrent tous autour d’un même sujet, dans lequel les personnes croisées affichaient toutes des regards dorés.
Au matin, elle s’étira, sortit de la tente et rejoignit les bois voisins pour y faire ses besoins. Seulement après, elle se présenta devant la porte du CEF. Elle dut attendre un peu mais finalement, on lui ouvrit. Un homme lui proposa d’entrer.
La trentaine, deux têtes de plus qu’elle, les cheveux bruns coiffés avec soin, de beaux vêtements souples bien taillés, de grandes mains propres. Kaimook resta figée sous son regard : mauve. Elle n’avait jamais croisé cette couleur d’yeux et ignorait que cela existait.
– Bonjour. Tu comptes rester dehors ? demanda-t-il.
Sa voix la transperça, faisant battre son cœur. Par la nature qu’il était beau ! Kaimook dut prendre sur elle pour revenir au présent.
– Non, dit-elle avant d’entrer, laissant la porte se refermer derrière elle.
– Je m’appelle Faisong, se présenta l’homme. Je suis l’un des formateurs de ce CEF.
– Kaimook, répondit-elle.
– Je te fais visiter ? Ça te convient ?
– Non, dit-elle. Je… J’ai une question d’abord.
– Je t’écoute, répondit-il avec un sourire bienveillant.
– Le central et la commission de psy m’ont déjà éclairée mais… mon ancien partenaire de vie a posé une question et… elle tourne dans ma tête depuis.
– Je comprends, assura Faisong. Que veux-tu savoir ?
– Les cinq premiers jours de formation sont offerts, commença Kaimook.
– C’est ça. Ton dossier indique qu’il te faut un jour de trajet pour venir donc, ça te fait trois jours gratuits sur place.
– Si je décide de poursuivre dans cette voie, la formation durera plus longtemps.
– Le temps varie d’une personne à l’autre mais oui.
– Combien coûte une journée de formation ?
– Les jours ne sont pas payables en points. Ils sont remboursés en participation. Un jour pour un jour.
– Donc, mettons que je mette trois mois à être formée, je serai obligée d’être chatte pendant trois mois, avec aucune possibilité de quitter avant.
– C’est ça. En sachant que la durée maximale de formation est de un an. Au-delà, la participation de chat et chatte n’est plus disponible. On juge que l’étudiant n’est pas fait pour ça et que la communauté perd son temps et son énergie à subvenir à ses besoins.
Kaimook jugea cela logique.
– C’est un an au total, précisa Faisong. Il faut que je t’explique pour que tu saisisses pleinement. Ça te va si on a cette conversation dans le jardin ? Ça sera plus agréable.
– Bien sûr !
Elle le suivit, observant les couloirs, les salles, sans avoir le temps de s’y attarder. L’extérieur proposa un joli jardin. L’air était frais. On pouvait entendre le chant des oiseaux et le coassement des grenouilles. Il lui proposa de s’installer sur un banc, devant un parterre de fleurs multicolores.
– Tu as raison de poser ces questions. C’est important que tu comprennes comment ça fonctionne avant de te lancer.
Kaimook hocha la tête, appréciant d’être comprise et soutenue dans sa démarche. Elle ne reculait pas. Elle tenait à comprendre les tenants et les aboutissants avant.
– Nous sommes quatorze formateurs à ce CEF. Si cinq valident un étudiant, il ou elle peut devenir chat ou chatte.
Kaimook indiqua d’un geste qu’elle suivait.
– L’étudiant peut juger qu’il est trop tôt, qu’il ou elle ne se sent pas prêt et rester.
– Tant que la durée totale de formation ne dépasse pas un an.
– C’est ça, confirma Faisong. Une fois dehors, le chat ou la chatte doit respecter deux règles. Sais-tu lesquelles ?
– L’identification et la disponibilité, déclama Kaimook qui avait bien écouté les leçons du central.
– Très bien, la félicita Faisong. Imaginons que le chat ou la chatte contrevienne à l’un des deux règles. Par exemple, il ou elle n’a pas du tout envie d’une relation sexuelle, là, tout de suite. Il ou elle croise un passant et détourne le regard afin de ne pas être reconnu en tant que chat ou chatte, contrevenant ainsi à la règle d’identification.
Kaimook resta stoïque. Elle n’était pas bien sûre de comprendre.
– Bien sûr, cela peut ne pas se savoir et qu’il ne se passe rien, poursuivit Faisong.
– Comment ça ?
Faisong sourit.
– On t’a dit et répété lors de ton séjour au CEF que le central sait tout et voit tout.
Kaimook hocha la tête.
– Ce n’est pas vrai, indiqua Faisong. Les chats et chattes, libres, nomades, en font l’expérience au fond de leurs tripes. En ville, sur les places de marché, où il y a du monde, oui, le central est là et surveille chaque recoin, jour et nuit. Mais à la campagne, non. Ses drones se promènent pour transporter les marchandises. Ils en profitent pour scanner les zones survolées. Mais une majorité du territoire n’est pas couverte.
– Ah bon, répondit Kaimook. D’accord.
– Donc, en théorie, le chat ou la chatte peut ne jamais être punie pour ce manquement à la règle d’identification. Disons que sa faute arrive jusqu’au central. Que se passe-t-il ?
Kaimook plongea dans sa mémoire. Il lui semblait que le central le lui avait dit. Elle ne s’en souvenait pas. Ça ne l’avait pas marquée.
– Retour immédiat en formation, indiqua Faisong. Obligation de retour au CEF par le plus court chemin et dans les meilleurs délais. Dès l’annonce réalisée, le temps de formation court.
Kaimook fronça les sourcils.
– Donc, imaginons que le chat ou la chatte participe pendant un mois avant de recevoir cette annonce. Durant tout ce temps, il ou elle s’est éloigné, toujours tout droit. Il lui faudra par conséquent un mois pour revenir, temps qui sera retenu sur son temps de formation. Ensuite, disons qu’il lui faut trois mois pour être de nouveau validé. Il ou elle ressort, participe un mois et paf. Quelqu’un lui demande une relation sexuelle et il ou elle dit « non ». Évidemment, le client tourne les talons et s’en va. Le viol est interdit. Si le chat ou la chatte refuse, il ne se passe rien.
Kaimook cligna des yeux.
– Là encore, peut-être que ça ne saura jamais mais il y a fort à parier qu’au prochain confess, le client éconduit ne va pas se priver de se plaindre. Retour au CEF. Un mois de marche. Cette fois, au bout de quatre mois de formation, toujours pas de validation. Les formateurs préfèrent ne pas risquer une autre déconvenue et s’assurent de la motivation du candidat. Sauf que voilà. Trois mois de formation initiale.
Faisong leva trois doigts.
– Un mois de marche après le premier manquement.
Quatre doigts levés.
– Trois mois de formation secondaire.
Sept doigt levés.
– Un mois de marche après le second manquement.
Huit doigts levés.
– Quatre mois pour la troisième formation incomplète.
– L’année permise est atteinte, comprit Kaimook.
– Et le chat ou la chatte n’a participé que deux mois en tout.
– Elle ne deviendra jamais chatte mais doit dix mois à la communauté.
– Tu comprends vite, approuva Faisong.
– Comment rembourse-t-elle ? interrogea Kaimook.
– En prostitution, répondit Faisong. Tu connais la différence ?
Kaimook avala difficilement sa salive. Elle hocha la tête. Aucune liberté. Obligation de service dans une maison de passe. Aucun choix.
– Dans une maison de passe, le viol est permis, précisa Faisong. On s’en fout de savoir si l’hôte est d’accord. Il ou elle a une dette et doit la rembourser. C’est simple. Une fois sa participation obligatoire terminée, il ou elle peut choisir de rester afin d’engranger des points, ou bien de partir tout de suite.
Kaimook acquiesça.
– C’est pourquoi les premiers jours de formation sont intenses, précisa Faisong. Le but est que le candidat ressente s’il est fait pour ça ou non. Dans trois jours, au moins cinq formateurs te donneront leur avis, s’ils pensent que c’est une voie dans laquelle tu devrais poursuivre ou non. Tu es libre de ne pas nous écouter et de continuer malgré un avis contraire de notre part.
– Je comprends, dit Kaimook.
– Je trouve ça bien que tu aies posé cette question avant que ça ne commence vraiment. C’est important que tu saches avec précision dans quoi tu mets les pieds. En sachant cela, souhaites-tu toujours commencer cette formation ?
– Oui, dit Kaimook. J’ai besoin de le vivre, de le ressentir. Je n’ai aucune idée de si ça va me plaire ou pas.
Faisong sourit.
– J’apprécie beaucoup ton honnêteté.
– J’ai peur, admit Kaimook.
– C’est une vie très différente de celle que tu avais avant, dit-il en lui caressant le genou. C’est normal d’appréhender. Puis-je commencer ta formation ?
– J’ai encore une question avant, dit-elle.
Son visage se barra d’un immense sourire.
– Les chats et chattes ont les yeux jaunes.
– En effet, confirma Faisong. Par injection d’un produit dans les yeux. Sans douleur. Sans conséquence sur la vue.
– Que se passe-t-il quand la chatte ne l’est plus ? Je veux dire… une fois le temps de formation remboursé, elle peut cesser de l’être quand elle veut !
– Bien sûr, à n’importe quel moment, confirma Faisong. Une nouvelle injection est réalisée, de la couleur désirée par l’ancien chat ou chatte.
– Mauve, par exemple ?
– Mauve, par exemple, répondit Faisong avec un grand sourire.
– Tous les formateurs sont d’anciens chats ou chattes ?
– Non, répondit-il. Je suis le seul dans ce CEF.
Kaimook fut heureuse d’avoir été accueillie par lui. Elle devait admettre le trouver très beau, au charisme enveloppant, à la voix sensuelle et basse, à l’odeur musquée sans agressivité.
– Plus de questions ? demanda Faisong.
– Pour le moment, répondit Kaimook.
Ils explosèrent de rire tous les deux. Puis Faisong attrapa Kaimook par le menton.
– Soyons d’accord : le viol est interdit, y compris et surtout au sein de ce CEF. Tu n’es pas une chatte. L’identification et la disponibilité ne te concernent pas. Si tu ne veux pas, tu dis « non » et c’est fini. Personne ne te touchera sans ton accord. Si tu ne dis pas « oui », rien ne se passera non plus. Un simple « stop » et tout s’arrête.
– Mais en faisant cela, je repousse la validation, supposa Kaimook.
– En effet, confirma Faisong. Ceci dit, mieux vaut te préserver maintenant que griller tes cartouches trop vite et te traumatiser à vie.
Kaimook hocha la tête.
– Les premiers jours sont éprouvants et nous testons tes limites. À la fois pour les connaître et pour que tu les connaisses. Nous sommes assistés par le central et des paquets de psy mais il n’empêche que tu peux faire cesser, alors ne t’en prive pas, surtout pendant les trois premiers jours. Ils sont gratuits, de toute façon. Nous, les formateurs, avons l’habitude. Nous savons lire au-delà de ce qui est fait, vu et dit.
Kaimook hocha la tête.
– Toujours partante ? demanda-t-il.
– Oui, confirma la jeune femme.
Rien de ce qu’elle avait entendu ne lui faisait peur. Elle prendrait sa décision à la fin des trois jours, après avoir reçu l’avis des formateurs.
– Qu’est-ce que tu aimes ? demanda Faisong.
– Comment ça ? dit Kaimook.
– Quel genre de sexe préfères-tu ?
Kaimook se trouva désarmée devant la question.
– Euh… Je… sais pas… bredouilla-t-elle.
– Tu préfères un partenaire attentionné ou brutal ? Obéissant ou dominant ? Qui prend les rênes ou qui te les laisse ?
– J’en sais rien, dit Kaimook. Le psy a dit que j’aime être dominée.
– Et tu juges qu’il a raison ?
– J’en sais rien, répéta Kaimook.
– Toutes tes relations sexuelles ont-elles été épanouissantes ?
– J’en ai eu qu’une, avec un chat, et elle a été merveilleuse.
Faisong en resta muet de stupéfaction, la bouche ouverte, figé.
– Ça, c’est pas banal, finit-il par souffler. Tu viens ici après une seule relation sexuelle ? Avec un chat ?
– Mon partenaire de vie m’a conseillé de ne pas me lancer vers cette voie en étant vierge. Alors le central m’a envoyé un chat, précisa Kaimook.
– Tu réfléchissais déjà à la possibilité de devenir chatte en étant vierge, comprit Faisong.
Kaimook acquiesça.
– Pas banal, du tout, confirma-t-il. Soit. Tu vas découvrir alors. Tu aimes sucer ?
– Aucune idée, dit Kaimook. Jamais fait.
– La pénétration anale ?
– Non plus, dit-elle, un sourire aux lèvres.
Loin d’être gênée, la conversation l’amusait. Elle n’aurait rien contre découvrir ça avec lui.
– Ton partenaire de vie était gay ?
– Asexuel, le contra Kaimook.
– Putain, vu le faible ratio homme/femme, ils auraient pu t’appairer avec quelqu’un d’autre.
– Nous formions un excellent binôme, le contra Kaimook, outrée.
Elle ne voulait pas qu’on dise du mal de Baharn. C’était un homme admirable, prévenant, gentil, investi, volontaire, impliqué.
– Je n’en doute pas, répliqua Faisong. Le chat recevant cette mission a dû sauter sur l’occasion. C’est tellement rare, de tomber sur une femme. Tu es la première candidate féminine dans ce CEF depuis mon arrivée, il y a quatre ans.
– Apparemment, d’autres ont refusé la mission.
Faisong ne dit rien mais son regard parla pour lui. Il n’en croyait rien. Le psy avait-il menti à Kaimook pour augmenter sa valeur d’elle-même ? Ce n’était pas impossible.
– Tu as été chat longtemps ? demanda Kaimook.
– Un peu plus de dix ans, répondit Faisong.
– Pourquoi as-tu arrêté ? interrogea-t-elle.
– Je me suis lassé, j’imagine. J’ai fait le tour. J’aime bien former les nouveaux. Je ne ferme pas la porte à retrouver mes yeux jaunes. Pas besoin de repasser par un CEF. Ma réputation me permettrait de m’en passer.
Kaimook le comprenait aisément.
– Mais assez parlé de moi, dit-il.
– J’adore tes yeux, commença Kaimook.
Il sourit.
– Ta bouche, tes mains, tes bras, poursuivit-elle, lascive, en s’approchant de lui.
– C’est non, dit-il avec un sourire.
Kaimook se figea avant de se rasseoir en boudant.
– Tu vas commencer par te laver et te changer, indiqua Faisong en se levant.
Kaimook fit la moue. En même temps, il n’avait pas tort. Une journée entière de trajet. Elle devait puer. Ils rentrèrent dans le bâtiment, empruntèrent un escalier pour se retrouver au premier étage. Elle le suivit dans un autre couloir.
– Faisong ! lança une voix masculine.
Un homme sortit d’une pièce voisine. Faisong s’arrêta. Kaimook fit de même.
– Hé ! T’es pas seul !
Kaimook se fit déshabiller des yeux par le nouveau venu. La quarantaine, bien habillé, bien coiffé, propre, bien nourri, les cheveux bruns, les yeux marron.
– Une petite nouvelle ?
– Elle est arrivée il y a une heure environ, indiqua Faisong. Qu’est-ce que tu veux, Pongwilai ?
– Et tu te la gardes pour toi ? Cachottier ! l’accusa-t-il.
– Vous refusez d’accueillir les nouveaux, rappela Faisong.
Pongwilai ne s’offusqua pas.
– C’est chiant, admit-il.
Il n’avait pas quitté Kaimook des yeux, la dévorant du regard.
– Sa formation a commencé ? demanda Pongwilai.
– Oui, dit Faisong.
– Parfait. Suce-moi ! ordonna-t-il à Kaimook.
La jeune femme en resta bouche bée, figée. Elle se tourna vers Faisong, abasourdie.
– Ne me regarde pas comme ça ! s’exclama Faisong. Je t’ai expliqué les règles. C’est à toi de prendre cette décision !
Kaimook avait le droit de refuser. Elle ne ferait que rallonger la durée de sa formation. Kaimook regarda Pongwilai. Le formateur attendait, un petit sourire aux lèvres. Les trois premiers jours étaient censés être intensifs. Ça commençait fort, sans aucun doute. Kaimook étant là pour ça, elle s’avança vers le formateur et s’agenouilla devant lui, tendue, nerveuse.
– Ça manque de grâce, dit Pongwilai. Elle n’a pas la félinité d’une chatte.
Kaimook en rougit jusqu’au bout des oreilles. En tremblant, elle défit le pantalon du formateur. Elle dégagea du caleçon un sexe mou et tombant. Elle n’en avait jamais eu un en gros plan. Elle ne le trouva ni laid, ni repoussant, ni attirant. Avait-elle envie de le prendre en bouche ? Pas spécialement. Avait-elle envie de donner du plaisir ? Oui, sans aucun doute. Il s’agissait d’un moyen comme un autre, ni préféré, ni détesté. Juste une façon de participer.
– Heureusement que les clients ont droit à une heure parce qu’à ce rythme, c’est tout juste si ça suffira, persifla Pongwilai.
Kaimook se crispa. Elle n’appréciait pas du tout la façon qu’il avait de parler. Elle aurait préféré le gifler. Elle attrapa le sexe mou avec ses mains pour le caresser.
– J’ai demandé à être sucé, pas masturbé. Retire tes mains.
Kaimook obéit en tremblant.
– Putain, y’a du boulot. Même pas capable de répondre à une demande simple.
Connard, pensa Kaimook. Et un mot gentil, ça t’arracherait la gueule ? La jeune femme se tourna vers Faisong. Il regardait dehors, se désintéressant de la scène. Il ne la défendrait pas.
Kaimook sortit la langue et lapa le gland. Le goût ne la dérangea pas. Neutre. Elle le prit en bouche et le ressortit, réalisant des allers et retours, alternant succions et coups de langue. Kaimook fut fière de sentir le sexe grossir, durcir, se mettre au garde-à-vous.
Il se recula et se rhabilla.
– Mouais, pas merveilleux, dit-il en soupirant.
– Maintenant, tu peux répondre à ma question, dit Faisong en cessant de s’absorber dans la contemplation du jardin depuis la fenêtre.
Il la regardait. Kaimook comprit qu’il s’adressait à elle. Une question ? Quelle question ?
– Est-ce que tu aimes sucer ?
– Elle ne l’avait jamais fait avant ? s’étrangla Pongwilai.
– C’était sa première.
– Ah ben, pour une première fois, en fait, c’était pas si mal. On sentait la volonté, la motivation, l’envie de bien faire.
– Surtout après que tu te sois comporté comme un connard, fit remarquer Faisong en souriant.
– Elle a très bien réagi. Elle a pris sur elle et réalisé l’acte demandé sans se plaindre. Un très bon point.
Un test. Un putain de test. Kaimook comprit qu’ils n’allaient rien lui laisser passer. La difficulté ne serait pas seulement physique.
– Kaimook ? Tu as apprécié de réaliser une fellation ? insista Faisong.
– Oui, dit-elle. Mais il n’a pas joui.
Faisong explosa de rire.
– C’est une lubie, chez toi, on dirait !
– Si je devais jouir à chaque interaction avec un apprenti, je serai mort avant la fin de chaque journée, précisa Pongwilai en haussant les épaules.
Cela avait du sens, dut admettre Kaimook.
– Bon, tu viens la prendre, cette douche ? lança Faisong.
Kaimook se releva, encore décontenancée par ce moment désagréable psychologiquement mais une belle découverte de pratique.
– Tu ne sembles pas bien, dit Faisong tandis qu’il tournait au bout du couloir, laissant Pongwilai derrière eux.
– Je n’ai pas apprécié la manière dont il m’a parlé, indiqua Kaimook sans oser croiser le regard de Faisong.
– Il a été très gentil, la contra Faisong. Certains clients iront plus loin, beaucoup plus loin. Je te rappelle que nous cherchons tes limites. Nous ferons pire.
Kaimook hocha la tête. Elle comprenait. Il la préparait à sa vie future, sans hypocrisie, sans mensonge, sans artifice ni fard. Elle leur en sut gré. Elle avait besoin d’y être confrontée, de le vivre, de le ressentir. Elle se sentait mal. Avoir apporté du plaisir à quelqu’un d’aussi désagréable avec elle la blessait.
– Kaimook ?
Il s’arrêta. Kaimook garda le regard baissé.
– Un câlin ? proposa-t-il. Tu sembles en avoir besoin.
Elle s’engouffra dans les bras offerts et se réconforta contre son torse accueillant.
– Pourquoi je me sens aussi mal ? gémit Kaimook.
– Ne te culpabilise pas, lui murmura Faisong. Tu viens à peine d’arriver et ce qui vient de se passer était dur, psychologiquement. Laisse tes émotions sortir. Ne les retiens pas.
– J’ai envie de lui arracher les tripes, prévint Kaimook. Mieux vaut que je me retienne.
Faisong explosa de rire en lui caressant les cheveux.
– Pas une chatte, une lionne, dit-il avant de rugir.
La remarque arracha un sourire rapide à Kaimook. Toujours contre le torse de Faisong, elle gémit :
– Il le pensait vraiment ? Que je n’étais pas douée ?
– Une lionne qui manque de confiance en elle, en conclut Faisong. Bien sûr que tu n’es pas douée, Kaimook. Tu débutes ! Personne ne naît merveilleux ! Tout s’apprend et tu es là pour ça alors arrête de mettre la barre aussi haut sans quoi tu seras sans cesse déçue.
Kaimook soupira. Il avait raison. Pourquoi une telle hâte ? Elle venait à peine d’arriver.
– Tu vas devenir douée. Le but de cette formation est d’abord de te tester. De savoir où tu es, où sont tes faiblesses, tes limites, tes forces, tes bases, tes savoirs et tes lacunes. À partir de là, nous bâtirons un chemin fait sur mesure. Cela commencera dans trois jours.
– Ah bon ? s’étonna Kaimook en levant les yeux vers Faisong. Ces trois premiers jours ne sont pas un test ?
– Pas qui nous est destiné. Ces trois jours sont pour toi. Pour te permettre de savoir si tu penses être capable…
– De surmonter la difficulté ? termina Kaimook.
– D’apprécier ! s’exclama Faisong. De savoir si tu aimes être humiliée !
Kaimook fronça les sourcils.
– Que crois-tu qu’il se passera si tu deviens chatte ? Penses-tu que tous tes clients ramperont à tes pieds pour un peu d’attention ? Ils ont le droit à une heure avec toi. Alors bien sûr, une grande majorité se contentera d’une très bonne relation sexuelle, d’un classicisme assez pesant et ennuyeux.
– Raison pour laquelle tu as arrêté, supposa Kaimook.
– Non, dit Faisong. La routine, une relation sexuelle calme et tranquille, c’est agréable aussi. Et puis, la minorité qui veut quelque chose d’épicé ne se rend pas compte que c’est peut-être épicé pour eux, mais d’une banalité sans nom pour le chat.
Il soupira.
– C’est plutôt pour ça que j’ai arrêté. Je n’arrivais plus à ressentir ce frisson, cette envie, l’adrénaline qui monte, le plaisir cérébral qui explose.
Kaimook hocha la tête.
– Moi, je ressens le frisson, assura-t-elle.
– Nous ferons tout pour que tu le gardes tout en apprenant à sublimer ta participation.
– J’ai confiance.
Faisong attendit dans le couloir, laissant Kaimook se laver en paix. En sortant de la douche, elle découvrit une robe simple dans des teintes claires à la place de ses anciens vêtements. Elle la passa sans rechigner. Elle lui allait plutôt bien. Elle se regarda dans le miroir. Ses longs cheveux bruns trempés encadraient son visage ovale. Ses grands yeux en amande ne l’enlaidissaient pas, bien au contraire. Son petit nez s’entourait de pommettes roses. De fines lèvres masquaient un joli sourire. Kaimook avait tout pour plaire et elle le savait. Elle regarda la porte derrière laquelle Faisong l’attendait. Trois jours pour qu’elle sache si chatte était son destin. Ça promettait.
un départ vers un apprentissage qui réserve bien des surprises.
je suis impatient de lire les chapitres suivants afin de savoir comment vous avez imaginé celle-ci
Merci de votre commentaire. J’espère que la suite sera à la hauteur de votre impatience 🙂
Encore un très beau chapitre, où Kaimook et nous découvrons le fonctionnement d’une vie de chat/te et de ses à-côtés…
Une toute première fellation n’est pas évidente, surtout pour une femme😉 et sans les mains. La petite est douée.
À dimanche pour la vraie plongée, je suppose. Un peu d’orthographe d’ici-là :
La petite a du potentiel mais elle a beaucoup de choses à apprendre.
Merci pour les corrections et le gentil commentaire 🙂
Intéressant, très intéressant…
Je suis ravie de savoir que cette histoire attire votre attention 🙂
l’histoire commence à devenir intéressante, elle a l’air de craquer un peu pour Faisong non ?
Prémisses de quelque chose de plus profond ou simple crush passager ? Durable ou éphémère ? A même de la porter vers l’avant ou de la tirer en arrière ? Comment Kaimook va-t-elle gérer tout ça ?